Article : La résilience : un passeport pour la vie – Valérie Pharès


Article paru dans DAPAT Magazine N°2

Le plus grand talent du résilient, c'est son pouvoir de métamorphose.

Précarité sociale, guerre, inceste, maltraitance… Quand la vie a le goût de l’injustice, que chaque tempête est plus effrayante que la précédente et que la houle emporte les lueurs du jour, les ressources à déployer sont souvent aussi nombreuses que les batailles à mener. À la lutte contre les évènements s’ajoute le non-sens de l’existence.

Si certains pensent qu’il suffit de vouloir pour pouvoir, les travaux sur la résilience nous montrent que face à certains traumatismes, le défi ressemble davantage au voyage d’Ulysse qu’à une retraite de méditation. Malheureusement, nous n’avons pas tous la force et le courage du roi d’Ithaque, ni Pénélope dans nos rêves ou Athéna comme ange gardien.

Jean-Paul Sartre a un an et demi quand il perd son père. « Si j’avais eu un père, j’aurais été obligé de suivre son chemin. N’ayant pas eu de père, j’ai eu toutes les libertés. Il m’aurait imposé sa loi »(1). Où a-t-il puisé cette sagesse ?

Niki de Saint-Phalle a 11 ans quand elle est abusée par son père. Cet évènement la conduit à 22 ans en hôpital psychiatrique où elle subit des chocs électriques. « J’ai décidé très tôt d’être une héroïne. L’important était que ce fût difficile, grand et excitant ! » Quel est son secret ? 

Boris Cyrulnik est né en 1937, dans une famille juive. Il a 4 ans quand il se retrouve « sans famille » et 6 ans quand la Gestapo vient l’arrêter. On l’appelait « l’enfant poubelle ». S’il faut se débattre pour sortir de la poubelle, confie-t-il, tout le monde ne se débat pas et tout le monde n’est pas aidé à sortir de la poubelle. Son agresseur ? Le nazisme. Dès l’âge de 11 ans, il a voulu comprendre l’origine d’« une idée stupide » qui a causé des millions de morts. Cette soif de « comprendre pour maîtriser l’agresseur » a donné un sens à sa vie et un courage qu’il qualifie « d’excessif ». Il travaillait la nuit, le jour, le dimanche. Laveur de carreaux le matin. Étudiant en médecine le jour. Prof de secourisme le soir et vendeur sur les marchés le dimanche. Qu’est-ce qui le tient debout ? Sans famille, explique-t-il, un enfant ne sait pas qui il est. Il n’a ni structure ni estime de soi. Il ne peut que se rêver. S’il ne rêve pas, il reste dans la poubelle. S’il rêve, il devient écrivain, sculpteur ou psychiatre. Le sens que l’on donne aux choses peut métamorphoser la manière dont on les ressent (2).

Être résilient, c’est reprendre un développement après un traumatisme et faire quelque chose de sa blessure. (3) « Soit on se soumet et dans ce cas on est vaincu, blessé et on souffre. Soit on se rebelle et on cherche ce qui, en soi et autour de soi, peut nous aider à reprendre un développement. Et on fait quelque chose de sa blessure. »(4) 

Le traumatisme : l’instant fatal qui tranche notre histoire en deux morceaux

Le traumatisme est la graine de la résilience. Sans traumatisme, pas de résilience. Cet instant fatal où tout bascule tranche notre histoire en deux morceaux(5).Il y a un « avant » et un « après ». Avant, la vie. Après, « l’agonie psychique » (6).

Un traumatisme est une effraction dans l’appareil psychique qui s’accompagne d’effroi et d’une disparition complète de toute activité psychique. (7) Contrairement à l’épreuve, le traumatisme laisse une trace indélébile.

Humiliations récurrentes, coups, domination, emprise, indifférence, parent alcoolique ou toxicomane, dépressif ou incarcéré, accident, maladie grave, des situations extrêmes aux malheurs ordinaires, une personne sur deux a connu un traumatisme. (8) 

Pourquoi certains s’en sortent quand d’autres perdent pied et s’enfoncent ?  

La résilience est paradoxale, elle évoque à la fois l’idée de mort et de renaissance. Si certains renaissent et d’autres pas, c’est qu’au moment où surgit l’évènement traumatique, les premiers ont acquis des facteurs de protection et peuvent s’appuyer sur des facteurs de résilience qui manquent cruellement aux seconds. Parfois, l’importance du traumatisme dépasse les ressources disponibles, mais heureusement, une rencontre peut permettre un changement de regard et faire naître du sens là où il n’y en avait plus. C’est l’ajustement créateur.

La résilience, on le pressent, est un processus aux multiples facteurs. On y retrouve des ressources personnelles (facteurs de protection), des ressources extérieures (facteurs de résilience) et la notion du sens de l’existence. C’est un processus circulaire, dans lequel rien n’est jamais absolu ni définitivement acquis.

Les facteurs de protection : des ressources acquises dans la toute petite enfance

Les facteurs de protection sont des ressources acquises lors du développement de l’enfant, notamment au cours des interactions précoces. Cela fait référence aux trois premiers mois de la grossesse et jusqu’à l’apparition de la parole (9). Ce sont celles qui donnent la stabilité intérieure. Elles s’étayent sur la qualité du lien d’attachement que le bébé va développer avec sa mère et son environnement, et donnent à l’enfant une sécurité intérieure (cf. article p. 8 : Des 1000 premiers jours à l’estime de soi). Cette sécurité est à la base de la force vitale qui caractérise les résilients. C’est ce qui les rend « vulnérables, mais invincibles », selon la formule d’Emmy Werner, la mère de la résilience. 

Si avant le trauma, la niche sensorielle qui entoure l’enfant lui a permis d’acquérir cette stabilité, il sera équipé de facteurs de protection favorisant la résilience. En cas d’épreuve, il trouvera en lui les ressources nécessaires (confiance, estime de soi) pour faire face (courage, détermination) et rebondir (intelligence émotionnelle, créativité) malgré ses blessures et sa souffrance. Une mère disponible, affectueuse et par ailleurs sécurisée par un père présent et attentionné favorisera cette sécurité intérieure de l’enfant.

Boris Cyrulnik se souvient jusqu’à ses 4 ans d’une mère très présente. Niki de Saint Phalle a grandi entre un père et des grands-parents qui ont coloré son univers mental d’histoires magiques. Jean-Paul Sartre, élevé par sa mère et ses grands-parents, était choyé par les siens. La vie a beau tenter de nous fracasser, lorsque les bras qui nous ont portés l’ont fait avec amour, tendresse et justesse, nous sommes porteurs d’un petit trésor inestimable : la confiance.

À l’inverse, si la mère est malheureuse, le père absent, alcoolique ou violent, l’enfant développera un attachement insécurisant et des facteurs de vulnérabilité. Face aux inévitables tourments de la vie, il manquera de force vitale. 

C’est ce constat qui a conduit DAPAT à soutenir le projet « Passeport pour la vie » auprès de l’EPS de Ville-Evrard. Avec ce projet, la Maternité de Montreuil peut aujourd’hui mieux s’occuper des mères fragiles ou fragilisées, identifier ou traiter les traumatismes psychiques, et favoriser la qualité du lien mère-enfant.

Si les premières années sont décisives, heureusement, il n’est jamais trop tard pour tisser les liens qui nous manquent (10.)

Les facteurs de résilience : tisser des liens et donner du sens

La résilience a besoin d’un milieu sécurisant qui lui insuffle, à la fois, la confiance et l’espoir. À défaut d’un environnement familial affectif, la famille de substitution, la gentille voisine, les éducateurs, les associations, les clubs de sport, l’école, ou encore l’art, la danse, la philosophie, une passion, peuvent jouer un rôle majeur. Boris Cyrulnik les appelle les tuteurs de résilience. Aristote en parlait comme des« gens qui nous rendent meilleurs. »

Les tuteurs de résilience sont des personnes manifestant empathie et affection, s’intéressant prioritairement aux côtés positifs de l’individu, laissant à l’autre la liberté de parler ou de se taire, ne se décourageant pas face aux échecs apparents, respectant le parcours de résilience d’autrui et facilitant l’estime de soi d’autrui. (11) 

Madonna est une enfant timide et manque de confiance en elle. Elle perd sa maman à 5 ans et vit mal le fait que son père ait rapidement d’autres enfants avec sa nouvelle femme. La danse est sa passion, mais elle a le sentiment de n’être pas très douée. Un jour son professeur lui dit qu’elle est belle et talentueuse et qu’elle a un charisme fou. Des années plus tard, Madonna dira que cette phrase a changé sa vie. À partir de là, elle s’est imaginée danseuse à New York et se sent naître à elle-même (12).

« Le résilient, seul, sans une rencontre pour rebondir, ne peut effectuer un “retricotage” affectif. » (13) Il a besoin de créer « un petit lien agréable et léger(14) ». La résilience repose sur l’altérité. 

Le regard de son professeur s’est posé sur elle, et sa représentation d’elle-même a changé. Des paroles ont fait pousser en elle le désir de rêver, de se projeter et de faire quelque chose de sa blessure. Le plus grand talent du résilient, c’est son pouvoir de métamorphose.

L’autre est un moyen de se rencontrer et de métamorphoser le malheur. Par sa présence authentique, sa bienveillance et son soutien, il peut activer un potentiel, une ressource cachée et donner sa place à celui qui ne la trouvait pas.

Parfois, cette place est si difficile à prendre, qu’il faut des actions exceptionnelles. C’est ce qui a poussé Gabi Mouesca, ancien détenu, à fonder la première ferme agroécologique Emmaüs Baudonne. Cette structure est la première à l’échelle européenne à offrir un travail, un logement et des rapports humains à des femmes en fin de détention. En les accompagnant vers l’autonomie et en mettant l’humain au cœur de son projet, Gabi Mouesca deviendra certainement un tuteur de résilience pour bon nombre d'entre elles. « On peut sanctionner autrement que par la prison avec des peines qui n’humilient pas, ne détruisent pas. Ici les gens se remettent debout et en marche. Elles ne sont pas dans une cellule mortifère de 9 m². » (15)

Quand on sort de prison, la question du sens est un sujet qui sonne creux. Les détenus sont souvent isolés (41 %), non diplômés (81 %), et souffrent d’addiction (39 %) et de troubles (24 %). C'est pourquoi DAPAT a eu à cœur de soutenir cette action en 2021.

Quel que soit le tuteur de résilience, ce n’est pas l’autre qui nous donne confiance en nous, c’est la relation que nous tissons avec lui. La relation est la main tendue avec laquelle le résilient donne du sens au passé, à ce qu’il vit dans le moment présent et à la direction qu’il prend.

Dans les cas d’exclusion, d’isolement et de pauvreté, les tuteurs de résilience sont les pivots de la métamorphose. En favorisant les rapports humains, l’autonomie et la dignité, nous sommes fiers de participer à des projets porteurs de sens.

Être résilient, c’est donc avoir en soi un peu d’Ulysse, dans nos rêves l’espoir d’une Pénélope et quelque part, sur notre chemin, Athéna qui nous inspire un autre regard sur nous-mêmes.

Valérie Pharès.

(1) Cité par Boris Cyrulnik dans La nuit, j’écrirai des soleils, Odile Jacob.

(2) La grande librairie, https://youtu.be/B82Ecgjo-pw.

(3) Boris Cyrulnik.

(4) Boris Cyrulnik, You Tube- Comment tirer profit de ton enfance pour donner un sens à ta vie.

(5) Boris Cyrulnik.

(6) Ain 2007.

(7) https://traumapsy.com/IMG/pdf/S_T2009-201-204_Lebigot-2.pdf

(8) Selon Boris Cyrulnik.

(9) Boris Cyrulnik. « Traumatisme et résilience », Rhizome, vol. 69-70, no. 3-4, 2018, pp. 28-29.

(10) La confiance en soi, Charles Pépin, p.20.

(11) Lecompte 2005 : 54 – cité dans : Kharbouch, Soumia. « Du parcours d’Ulysse à la renaissance du phénix… Favoriser des pratiques enseignantes résilientes par les apports de l’approche transculturelle auprès d’élèves exilé-e-s », L’Autre, vol. 19, no. 1, 2018, pp. 104-111.

(12) Extrait du livre de Charles pépin, Ibid. p. 20.

(13) Kharbouch, Soumia. « Du parcours d’Ulysse à la renaissance du phénix… Favoriser des pratiques enseignantes résilientes par les apports de l’approche transculturelle auprès d’élèves exilé-e-s », L’Autre, vol. 19, no. 1, 2018, pp. 104-111.

(14) Ibid., Les vilains, Cyrulnik, p. 245.

(15) https://reporterre.net/Dans-les-Landes-une-prison-ferme-pour-alleger-la-peine.