
Les violences sexuelles faites aux enfants n’ont plus besoin d’un lieu.
Il n’a jamais eu à forcer une porte. Il n’a jamais eu à se cacher dans l’ombre d’un parking ou à traîner près d’une cour d’école. Il lui a suffi d’un profil, d’un pseudo, d’un message envoyé à la bonne heure du soir. Aujourd’hui, l’enfant que l’on croyait protégé dans sa chambre, sous le regard de ses parents, peut être en réalité seul face à un inconnu, à quelques centimètres de son visage, sur l’écran qu’il tient entre ses mains.

C’est ce basculement que documente la CIIVISE dans un avis publié le 30 juillet 2026. La commission parle de l’une des mutations criminelles les plus importantes de ces trente dernières années. Mais elle rappelle une évidence qu’il faut sans cesse répéter : ce ne sont pas les violences qui ont changé de nature. Ce sont leurs auteurs qui ont changé de terrain de chasse. Voici ce qu’il faut retenir :
Une mutation des méthodes, pas d’une nouvelle criminalité
Le message central de la Commission est sans ambiguïté : le numérique n’a pas créé une nouvelle forme de violence sexuelle sur mineur, il en a transformé les moyens. Ce sont les auteurs qui se sont adaptés, exploitant un espace sans frontières, disponible en permanence, où les distances géographiques et les fausses identités facilitent l’approche de très nombreux enfants à la fois. Internet a également permis à ces individus de sortir de leur isolement, en se retrouvant au sein de communautés où ils échangent des méthodes et où leurs comportements finissent par se banaliser entre eux.
Une ampleur devenue mondiale
La Commission décrit une criminalité de masse et non plus marginale. Elle rappelle que les auteurs ne se cachent pas prioritairement dans les recoins les plus discrets d’internet, mais se rendent là où les enfants passent réellement leur temps : réseaux sociaux, jeux en ligne, messageries. Le volume de contenus et de signalements recensés au niveau international a fortement progressé ces dernières années, un phénomène que la Commission attribue autant à l’amélioration des outils de détection qu’à une réelle intensification des violences commises.
Des auteurs qui ne correspondent à aucun profil type
L’avis démonte l’idée d’un pédocriminel facilement reconnaissable. Les auteurs identifiés appartiennent à tous les milieux sociaux et professionnels ; leur point commun n’est ni leur métier ni leur situation familiale, mais leur intérêt sexuel pour les mineurs et leur capacité à manipuler. La Commission relève deux évolutions notables : une probable féminisation des auteurs, plus marquée sur certains modes opératoires comme le livestreaming, et un rajeunissement préoccupant, avec un nombre croissant de mineurs eux-mêmes impliqués dans des faits graves.
Comprendre le mécanisme de l’emprise
Une large partie de l’avis est consacrée au processus de manipulation psychologique connu sous le nom de grooming. La Commission y décrit un enchaînement progressif : une présence bienveillante et rassurante qui s’installe dans le quotidien de l’enfant, un isolement organisé de son entourage sous couvert d’une relation « spéciale », puis un franchissement graduel des limites qui rend chaque refus plus difficile que le précédent. Cette emprise ne s’explique jamais par la naïveté de l’enfant ni par un défaut d’éducation, mais par une stratégie construite pour détourner des besoins affectifs parfaitement normaux.
L’intelligence artificielle, un changement de paradigme
L’avis consacre un chapitre entier aux nouveaux risques liés à l’intelligence artificielle générative. Celle-ci permet désormais de produire des contenus à caractère sexuel à partir d’une simple photographie anodine, sans qu’aucun contact n’ait jamais eu lieu entre l’enfant et un prédateur. La Commission y voit la mutation la plus préoccupante de ces dernières années, qui complique aussi le travail des enquêteurs, appelés à distinguer des contenus impliquant des enfants réels de créations entièrement synthétiques.
Des réseaux organisés autour de la violence elle-même
L’avis évoque également l’émergence de réseaux comme celui connu sous le nom de « 764 », où de jeunes adolescents recrutent d’autres mineurs, parfois d’anciennes victimes devenues à leur tour agresseurs. Contrairement aux réseaux de sextorsion classiques motivés par l’argent, ces groupes recherchent avant tout la reconnaissance et le pouvoir au sein d’une communauté qui valorise la cruauté, dans un contexte de convergence avec certains discours idéologiques extrémistes.
Onze recommandations pour agir
La CIIVISE formule onze recommandations réparties en quatre axes : la prévention et l’accompagnement des victimes, le renforcement des moyens humains et techniques des services spécialisés, la sécurisation des usages numériques des mineurs, et le développement de la recherche sur ce sujet. Parmi les mesures proposées figurent une campagne nationale annuelle de sensibilisation, un renforcement conséquent des effectifs dédiés à la lutte contre la cyberpédocriminalité, la généralisation du contrôle d’âge vérifié sur l’ensemble des services numériques exposant les mineurs à un risque, ainsi qu’une évolution du cadre pénal pour mieux qualifier les violences commises à distance grâce au numérique.
CIIVISE
Commission Indépendante sur l’Inceste et les Violences Sexuelles faites aux enfants (CIIVISE)

Pour aller plus loin
Retrouvez des témoignages, analyses d’experts et portraits, dans le nouveau DAPAT Magazine dédié aux « blessures de l’enfance ».





