Interview de Yannick Prost – Jury des Prix DAPAT 2021, Responsable national de la Réserve Civique.



- Pouvez-vous vous présenter ? 

"J’ai rencontré les discriminations et les violences faites aux femmes d’abord dans ma vie professionnelle de freelance en Indonésie, puis d’enseignant dans les lycées de banlieue francilienne. À Jakarta, je m’inquiétais pour mes étudiantes – militantes rêvant de renverser la dictature - qui semblaient si vulnérables face aux nervis du pouvoir : j’en avais d’autant plus conscience que mon premier papier à la radio fut consacré au viol et à l’assassinat d’une jeune syndicaliste des usines textiles de Java Oriental, Marsinah. Ces ouvrières gagnaient à peine de quoi se nourrir et se loger dans des conditions sordides. Plus tard, comme enseignant d’histoire-géographie en France, je constatais avec émerveillement et frustration l’énergie mais aussi parfois le découragement de ces jeunes filles issues des familles immigrées, pour réussir leurs études et quitter un quartier aux normes patriarcales. J’ai rejoint par la suite l’association Ni Putes Ni Soumises pour contribuer à la lutte contre les violences faites aux femmes. Le combat est très loin d’être achevé. 

Tout en changeant de profession, j’ai poursuivi l’enseignement à côté de mon activité professionnelle principale et j’ai toujours encouragé ceux qui voulaient s’en sortir de se jeter sur les livres et d’étudier, de quelque manière que ce soit. Devenu haut fonctionnaire, j’ai partagé ma carrière entre les politiques sociales et les relations internationales (aide au développement)."

- Pourquoi avez-vous accepté d'être membre du jury des Prix DAPAT ?


“Que ce soit en France ou dans les pays du Sud, bien que les politiques publiques aient ciblé la pauvreté comme un phénomène majeur à combattre, les dernières décennies ont montré que la dégradation du tissu social, l’effondrement de pans entiers de notre économie et la défiance par rapport aux dirigeants censés fournir des solutions avaient nourri tant l’exclusion que la montée de l’intolérance et de la violence. Au nombre de ces dernières, les violences faites aux femmes et l’islamisme m’apparaissent comme deux tendances significatives et redoutables pour les plus vulnérables. 

Des réponses existent : comme haut fonctionnaire en charge de la politique de la ville, ou conseiller de coopération à l’ambassade de France au Sénégal, j’ai pu observer les résultats impressionnants des programmes d’empowerment auprès des femmes, afin qu’elles prennent la direction des projets de développement local. Mais il s’agit là de personnes déjà parvenues à une certaine capacité d’action : il faut aussi se préoccuper du sort des plus éloignées de l’insertion – les femmes en grande difficultés, encore victimes ou menacées physiquement, tombées dans la grande exclusion, sans abri, ou encore réfugiées. Cela nécessite une action difficile et longue, pour tirer d’une ornière bien profonde les plus abimées par la vie. Les victoires, dans un premier temps, ne sont spectaculaires que pour les initié·e·s. 

C’est pourquoi, lorsque Patrick et Danièle De Giovanni m’ont évoqué la création du fonds de dotation  DAPAT, j’ai pleinement souscrit à leur position et accepté avec enthousiasme de participer au jury des Prix DAPAT. 

Je tire de mon expérience de responsable national de la Réserve Civique – dispositif public d’engagement civique qui oriente des dizaines de milliers de bénévoles vers les associations – que les grands noms de la solidarité, s’ils fournissent la charpente du monde de la solidarité, ont besoin de renforts, de l’émergence, à leur côté, une nouvelle génération d’acteurs qui les aideront à renouveler leurs pratiques et à compléter la réponse aux défis de la grande exclusion. Cette conviction me laisse croire que DAPAT vient utilement relayer les dispositifs déjà en place.”

Quels impacts espérez-vous que le Prix DAPAT puisse avoir pour les projets soutenus et leurs bénéficiaires ?

“En premier lieu, bien que l’action publique soit relativement vigoureuse en matière de lutte contre l’exclusion, les besoins ne sont pas toujours couverts. Par ailleurs, il est important de savoir détecter les nouvelles pépites du monde de la solidarité, à un moment où le financement public tend à s’orienter vers les mêmes acteurs qui ont déjà fait leurs preuves. Le soutien à de nouvelles initiatives porteuses d’un impact plus fort et d’innovation sociale est essentiel, et c’est grâce à des opérations sortant des cadres établis, comme les Prix DAPAT, que l’on peut déceler les nouveaux talents.”