
Des premiers engagements bénévoles à la création de Simply for Good,
Nathalie Prieur a bâti son parcours au croisement de l’entreprise et de l’intérêt général. Pendant cinq ans, elle a lancé et piloté une fondation d’entreprise, une expérience fondatrice qui lui a montré ce que le mécénat peut accomplir lorsqu’il est pensé dans la durée, avec exigence et dans le respect des acteurs de terrain. Aujourd’hui, elle œuvre à rapprocher mécènes, philanthropes et associations autour d’une relation plus juste, fondée sur l’écoute et la confiance.

Nathalie est récemment venue partager son expertise avec le réseau DAPAT Tisseurs de Liens, lors d’un webinaire consacré au mécénat de compétences. Cette rencontre nous a donné envie d’en savoir plus sur son histoire et son parcours, que nous vous invitons à découvrir dans cette interview.
Comment aimeriez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
Une personne qui cherche depuis longtemps à faire dialoguer deux mondes complémentaires, mais qui ne se comprennent pas toujours spontanément : celui de l’entreprise et celui de l’intérêt général. Mon parcours professionnel s’est construit pendant 25 années dans l’entreprise, autour de la communication, du mécénat et de l’engagement des collaborateurs. En parallèle, j’ai toujours gardé un lien avec le monde associatif. Ce qui m’anime, c’est cette envie de créer des ponts. Entre des organisations qui n’ont pas les mêmes enjeux, les mêmes contraintes, les mêmes temporalités ni toujours le même langage, mais qui peuvent agir ensemble lorsqu’elles prennent le temps de s’écouter. Le fil rouge de mon parcours, c’est sans doute l’utilité. J’ai toujours eu besoin que mon travail soit relié à un sens plus grand que l’organisation elle-même.
Comment le mécénat est-il entré dans votre parcours professionnel ?
Le déclic est venu d’une demande inattendue. Je gérais la communication d’un nouvel entrant sur un marché très concurrentiel. Un collaborateur est venu me voir parce qu’il voulait aider de jeunes artistes de musique classique à produire leur premier album. Il cherchait un budget. Sur le moment, la demande m’a semblé presque anecdotique. Puis j’ai compris qu’il y avait là un potentiel beaucoup plus fort. Ce projet pouvait parler de l’entreprise, de son image de challenger, de ses clients, de ses collaborateurs, mais aussi d’un engagement culturel concret.
Il a fallu convaincre la direction générale, la DRH, la direction commerciale. Le projet a commencé avec un seul album, puis un deuxième, puis un troisième. Il s’est installé pendant près de cinq ans, et il a continué après mon départ. Cette expérience m’a montré que le mécénat pouvait être beaucoup plus qu’un budget : un levier d’utilité sociétale, de sens, de cohérence et de rencontre.
Quelle expérience a le plus structuré votre vision du mécénat ?
Le lancement et la gestion pendant cinq ans d’une fondation d’entreprise ont été une expérience très structurante. J’y ai compris le mécénat dans toutes ses dimensions : la stratégie, le choix des causes, la gouvernance, les appels à projets, la relation avec les associations, l’implication des collaborateurs, mais aussi les arbitrages internes nécessaires pour installer un engagement dans la durée. Cette expérience m’a aussi appris que le mécénat est une manière pour une entreprise de clarifier sa contribution à la société. Mais cette contribution doit être sincère, cohérente, structurée et utile aux acteurs de terrain. Sinon, elle reste fragile. À partir de là, j’ai décidé que je ne voulais plus occuper un poste dans lequel cette dimension serait absente.
Pourquoi avoir créé Simply for Good ?
J’ai lancé Simply for Good pour incarner et vivre au quotidien une double conviction. La première, c’est que les entreprises ont beaucoup à gagner à s’engager auprès des acteurs de l’intérêt général pour incarner leur raison d’être et leurs valeurs, renforcer leur ancrage territorial, fédérer et engager les collaborateurs, se différencier par leur utilité sociétale. La seconde, c’est que cet engagement doit réellement servir les associations. Il ne doit pas être pensé uniquement à partir des objectifs de l’entreprise. Aujourd’hui, j’aide les entreprises à construire un mécénat cohérent, lisible, mobilisateur, et surtout utile. Un mécénat qui ne soit pas une réponse ponctuelle à des sollicitations, ni un simple outil de communication, mais une contribution volontaire, organisée et durable au bien commun.
Qu’est-ce qui vous a conduite à vous engager dans le bénévolat, et que vous apporte-t-il ?
Je crois que mon engagement bénévole est né d’un besoin simple : me sentir utile sur des causes qui me touchent, directement ou indirectement. Dès 1999, j’ai accompagné la communication de l’UNADFI, qui aide les familles et les individus victimes de sectes. Puis j’ai continué à m’impliquer, notamment avec Communication Sans Frontières, dont j’ai été directrice de la communication et membre du conseil d’administration. Le bénévolat m’a appris qu’on ne s’engage pas seulement pour aider. Je m’engage aussi pour apprendre, pour rencontrer d’autres réalités, pour sortir de mes propres évidences.
Il m’a permis de voir de près la force des collectifs associatifs : leur énergie, leur créativité, leur capacité à agir avec peu, leur proximité avec les personnes accompagnées. Mais il m’a aussi montré leur fragilité. Une association n’est pas seulement un « porteur de projet ». C’est une organisation vivante, souvent en tension, avec des dirigeants, des salariés et des bénévoles qui la tiennent à bout de bras.
Vous êtes aussi marraine de Mots et Maux de femmes. Que représente ce rôle pour vous ?
Mots et Maux de femmes est une association qui agit contre les violences faites aux femmes et aux filles. Être marraine, dans ce cadre, ce n’est pas porter l’action de l’association au quotidien. C’est contribuer quand je le peux : relayer, ouvrir une porte ou apporter un regard utile. C’est d’ailleurs grâce à Stéphane Carchon-Veyrier, co-président de Mots et Maux de femmes, que j’ai fait la connaissance de l’association DAPAT Tisseurs de Liens. Cette mise en relation a ensuite conduit au webinaire organisé en mai dernier sur le mécénat de compétences. Cela illustre ce que j’aime dans le monde associatif : les liens se tissent par la confiance, les rencontres, les recommandations et l’envie commune de faire avancer les choses, chacun à la mesure de ce qu’il peut apporter.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le monde associatif ?
Je porte un regard à la fois admiratif et préoccupé. Admiratif, parce que les associations sont souvent là où d’autres acteurs ne vont plus ou pas assez. Elles créent du lien, accueillent, protègent, réparent, accompagnent. Elles tiennent une partie de ce qui nous permet encore de faire société. Mais je suis aussi préoccupée. La crise que traverse le secteur associatif ne touche pas seulement les financements. Elle affecte aussi les équipes, la gouvernance, la capacité à se projeter, et parfois la santé physique et mentale de celles et ceux qui portent l’action au quotidien.
Ce qui me frappe, c’est que ces vulnérabilités sont rarement dites frontalement aux mécènes ou aux philanthropes. Or une relation solide doit permettre de parler aussi de cela. Pas pour susciter la compassion, mais pour construire une compréhension plus juste de ce qui permet à une association de tenir dans la durée.
Quelle différence faites-vous entre mécénat d’entreprise et philanthropie privée ?
Les deux sont profondément utiles, mais ils n’obéissent pas aux mêmes logiques. Le mécénat d’entreprise s’inscrit dans une organisation. Les responsables mécénat en entreprise sont très engagés, mais ils ne décident pas seuls. La philanthropie privée, elle, peut offrir beaucoup plus de liberté. Un philanthrope peut choisir les causes qui le portent, décider plus vite, prendre davantage de risques, financer des besoins moins visibles. Cette liberté est précieuse. Elle donne aux philanthropes une responsabilité particulière dans cette période de crise du secteur associatif.
Avec la grande transmission patrimoniale qui s’annonce, une question importante se pose. 9 000 milliards d’euros devraient être transmis d’une génération à l’autre en France dans les quinze prochaines années. Quelle part de cette richesse pourra contribuer à préserver et renforcer les acteurs de l’intérêt général ? Mon message aux philanthropes serait celui-ci : votre liberté d’action peut devenir une force immense et vitale pour aider à consolider durablement les associations, et contribuer à leur lutte quotidienne face aux défis sociétaux et environnementaux auxquels nous sommes confrontés.
Quelle est votre vision d’un mécénat et d’une philanthropie utiles, respectueux et durables ?
Cela commence par le dialogue et l’écoute. Respecter une association, c’est reconnaître son expertise, son histoire, son ancrage, ses contraintes et ses choix. Ce n’est pas lui imposer une logique de donateur sous prétexte que l’on apporte un financement ou des compétences. Les associations ne sont pas de simples opérateurs. Les réduire à leur capacité à entrer dans les cases d’un appel à projets, ou à produire les bons indicateurs, fait passer à côté de leur véritable valeur.
L’un des grands enjeux actuels est de dépasser une logique principalement centrée sur les projets. Il faut aussi contribuer à ce qui permet aux associations de durer : trésorerie, équipes, gouvernance, fonctions support, modèle économique. Cela peut prendre la forme de partenariats pluriannuels, de dons non fléchés, de processus allégés. Au fond, il s’agit de construire une relation dans le temps : une relation fondée sur la confiance, lucide sur les enjeux et contraintes de chacun, et suffisamment souple pour ajuster le soutien lorsque le terrain l’exige.
Qu’aimeriez-vous transmettre à nos lecteurs à travers ce portrait ?
J’aimerais transmettre l’idée que l’engagement se construit souvent progressivement. Dans mon parcours, le mécénat est entré par une porte presque anecdotique : un collaborateur qui voulait soutenir de jeunes artistes. Mais cette graine a profondément changé ma trajectoire. J’en ai fait ce pour quoi je me lève le matin. J’aimerais aussi dire aux associations que leur valeur est immense, même dans les moments de doute, de tension financière ou de remise en question permanente de leur légitimité. Leurs vulnérabilités ne diminuent pas leur valeur.
Si ce portrait doit laisser une idée, ce serait celle-ci : l’engagement le plus utile naît souvent de la rencontre entre une conviction personnelle, des ressources disponibles et un besoin réel. Mais pour que cette rencontre produise quelque chose d’utile et de durable, il faut du respect, du dialogue, de la confiance, et la capacité à regarder ensemble les fragilités sans les fuir.
Nathalie Prieur
Fondatrice de Simply for Good

Pour aller plus loin
Pour approfondir les enjeux du mécénat de compétences, nous vous invitons à consulter la rediffusion de notre webinaire ainsi que le support de présentation associé, conçus pour accompagner les associations de notre réseau dans la structuration de leurs partenariats avec les entreprises.




