
La mémoire du corps
Il suffit parfois d’une odeur croisée dans la rue, d’un ton de voix ou d’un geste anodin pour que le corps s’emballe soudainement… le cœur s’accélère, la respiration se raccourcit, une peur diffuse envahit tout l’espace intérieur. La science le confirme, les violences subies dans l’enfance laissent des traces indélébiles, non seulement dans les souvenirs, mais dans le corps lui même.

Éclairages d’Hélène Dujardin, thérapeute spécialisée sur les traumatismes et troubles de l’attachement, recueillis par Nathalie Bouchon, psychologue clinicienne et membre de l’équipe projet du Fonds de Dotation DAPAT.
Un événement qui ne s’est jamais vraiment terminé
Dans une expérience ordinaire, le cerveau parvient à inscrire l’événement dans une continuité narrative, avec un début, un déroulement et une fin. Le souvenir peut alors être intégré, raconté, situé dans le passé. Le traumatisme, lui, interrompt ce processus d’intégration : lorsque la violence submerge les capacités de traitement psychique, particulièrement chez l’enfant, l’expérience ne peut plus être métabolisée de manière fluide, elle demeure fragmentée, dissociée en sensations, images, affects ou perceptions corporelles isolées.
Comme le formule Hélène Dujardin, « c’est comme si l’événement n’était jamais vraiment terminé ». Le cerveau conserve alors une forme d’alerte suspendue, en attente de résolution. Des années plus tard, un élément sensoriel apparemment anodin peut réactiver cette trace implicite, le système nerveux répondant alors non pas au présent réel, mais à une menace ancienne restée biologiquement active.
L’impuissance apprise : quand l’enfant apprend à renoncer
Imaginez un enfant qui appelle à l’aide, personne ne répond. Il cesse de crier, non parce que la souffrance a disparu, mais parce qu’il a appris que rien ne viendrait modifier sa situation. C’est ce que le psychologue Martin Seligman a conceptualisé sous le terme d’« impuissance apprise ».
Chez l’enfant, ce mécanisme prend une dimension particulièrement destructrice. L’enfant battu apprend que sa sécurité ne dépend pas de lui. L’enfant négligé apprend que ses besoins ne méritent pas de réponse. L’enfant parentifié développe souvent une croyance plus insidieuse encore, celle d’être responsable du bien être des autres tout en demeurant incapable de protéger le sien.
Hélène Dujardin décrit ce phénomène comme la conséquence d’un événement psychique resté « bloqué » dans le système nerveux, le trauma n’ayant pu être intégré continuant d’organiser silencieusement la perception de soi et du monde. De cette expérience émergent alors des croyances profondes et durables : « Il est inutile d’essayer », « Je suis responsable du chaos autour de moi », « Je n’ai aucune valeur intrinsèque ».
Quand l’absence blesse autant que la violence
Hélène Dujardin parle, à ce sujet, d’« une violence en creux ». Extérieurement, tout semble parfois acceptable, les besoins matériels ont été assurés, les études financées, le cadre familial maintenu. Pourtant, quelque chose d’essentiel a manqué : le sentiment, pour l’enfant, d’être vu, reconnu et valorisé pour ce qu’il est, indépendamment de ses performances ou de son utilité.
Ces blessures sont d’autant plus difficiles à identifier qu’elles ne laissent aucune trace visible. L’entourage répond souvent : « Tes parents ont pourtant tout fait pour toi. » Mais ce qui fait défaut ne relève pas uniquement des soins matériels, il concerne la construction même du sentiment d’existence. Certains adultes s’effondrent ainsi à la suite d’un échec professionnel ou affectif qui paraît disproportionné au regard de la situation objective : ce n’est pas seulement le projet qui échoue, c’est toute une identité construite sur la condition implicite de devoir réussir pour mériter d’être aimé.
Pourquoi le trauma se réveille il parfois des décennies plus tard ?
Le retour du trauma ne relève ni d’une faiblesse morale ni d’un phénomène mystérieux, mais d’un processus profondément physiologique. Comme une course stoppée en plein élan, le système nerveux demeure mobilisé autour d’une réponse qui n’a jamais pu se compléter, jusqu’à ce qu’une situation, des années plus tard, en rappelle implicitement l’expérience initiale.
Trois grands mécanismes participent fréquemment à cette réactivation : le déclencheur sensoriel, une expérience réactivant l’angoisse primitive, et la saturation émotionnelle, celle qu’Hélène Dujardin décrit comme un véritable «millefeuille traumatique».
Découvrez le détail de ces trois mécanismes, avec les exemples cliniques d’Hélène Dujardin, dans le DAPAT Magazine N°7.
Hélène Dujardin
Thérapeute spécialisée sur les traumatismes et les troubles de l’attachement, elle est également l’auteure du podcast Traumatisme & Renaissance : L’inceste, praticienne en psychogénéalogie et sophrologue certifiée.

Pour aller plus loin
Retrouvez l’intégralité de cette interview, ainsi que l’ensemble des témoignages, analyses d’experts et portraits, dans le nouveau DAPAT Magazine dédié aux « blessures de l’enfance ».





